4 mars 2012 0 Commentaire

En hommage à celle qui donna naissance à une tribu que j’appelle « SMALA Mon AIMEE »

En hommage à ma Grand-mère, GINI SMADJA.

C’est l’histoire d’une vie, mais comment raconter cette vie , ma vie, sans l’insérer dans l’histoire de toute une famille dont je suis issue et à laquelle je suis soudée ; comme les branches du chêne, chacun des membres de notre famille puise à partir du tronc la sève qui le fait exister, aucun n’a pu s’en détacher  sans voir se flétrir la belle identité qui lui avait été donnée un jour de sa naissance.

Je nommerai cette belle entente familiale « Smala mon aimée » pour son agitation, pour ses joies et ses peines toujours excessives, pour l’amour que nous portions à notre grand-mère, pour nos retrouvailles à chaque occasion encore aujourd’hui, et pour encore toutes ces choses qui sont dans mon cœur et dans ma  mémoire et que vous lirez au fur et à mesure.

C’est une famille comme il y en eut tant au lendemain de la Seconde Guerre mondiale ; une famille joviale et charnue – si l’on compte le nombre de ses enfants- couvée par un être aussi beau que fragile que fut ma Grand-mère (que Le Tout-Puissant  garde son âme) ; une famille unique chapeautée  par un homme au physique princier et à l’autorité implacable ; une famille dont le faîte supportait le siège sur lequel se reposait  cette aïeule à la douceur d’un pétale de rose en sucre ; cette famille se composait au début de deux parents et de huit enfants. Il y a eu des mariages dont celui qui unit mes père et mère, c’est Maman qui appartient à la famille, Papa y fut introduit plus tard.

Ce soir, un samedi soir familial comme tant d’autres, nous sommes réunis devant un poste de télévision déchaîné qui  retransmet en direct une émission de variétés à faire exploser les tympans ; saoule des chants et des cris poussés par mes enfants qui m’entourent, je m’évade vers les samedis de mon enfance, ceux qui explosaient ce même bonheur d’être réunis autour de notre Mémé.

Smala, mon aimée, comme tes ailes protectrices nous emportaient loin de toute crainte, combien tu savais encourager nos agitations heureuses ! c’était la fête des enfants à chaque fois que nos jeunes  parents faisaient eux-mêmes la fête.  Mémé avait la « lourde » charge de nous garder, mais nous l’aimions tellement que nous devenions d’adorables chérubins prêts à  rire aux éclats à tout instant ; Mémé en profitait pour nous raconter des histoires qui mettaient dans des situations absurdes un idiot de village tunisien : Chrah ! Chrah avait jeté la couverture à pompons par la fenêtre parce qu’il croyait qu’avec tous ses pieds, elle arriverait avant lui qui n’en avait que deux, un mendiant qui passait, crut recevoir un  don d’Allah en voyant arriver la couverture à pompons sur son dos, il s’en alla réchauffé ; et la pauvre mère de Chrah s’arracha les cheveux en criant à la bêtise de son fils.  Chrah nous faisait rire comme Toto fait encore rire nos progénitures. Nous restions serrés autour de notre gentille Mémé, elle savait nous gâter comme personne, et nous savourions ces instants d’intimité comme le miel dont elle avait le secret pour recouvrir les gâteaux qu’elle nous servait. Mémé c’était la championne des plats cuisinés, des desserts tunisiens et autres gourmandises. Elle aimait faire la cuisine et je crois que c’est grâce à elle que nous avons tous étaient initiés à cette finesse des plats orientaux ; je suis née avec le coucous, bkeilah et les manicottis, et ni le diabète, ni le cholestérol, ni aucune autre maladie ne me fera oublier ces délices qui me font retrouver à chaque bouchée ma Mémé ; lorsque le miel se déverse dans mon palais, lorsque la semoule du makroud à peine croustillante sous mes dents, s’écrase pour découvrir la chair succulente  des dattes sucrées, c’est tout un retour au passé qui s’ éveille par mes sens, et s’enchaîne dans mon esprit, c’est tout un panorama d’images qui défilent en ma mémoire pour aiguiser mes sensations et mon émotion devant ces souvenirs. Et comme tous les tunisiens de ma génération, je transmettrai à mes enfants le goût fameux de cette cuisine pour que comme nous, ils puissent s’en délecter non seulement le palais, mais aussi l’esprit, et que chaque bouchée avalée devienne la raison qui nous fait aimer la vie et la famille.

Ma grand-mère nous laissait hurler de rire, chanter à tue-tête, sauter et danser jusqu’à l’hystérie, jusqu’à ce que le sommeil soit le vainqueur de nos ardeurs. Elle supportait le chahut avec la même sérénité qu’elle avait dû le faire bien des années auparavant, du temps du vivant de mon fier Grand-père, lorsque sa marmaille d’enfants s’accrochait à ses jupes. La fête je l’ai connue dès le berceau, la vie je l’ai toujours saisie comme un morceau de gâteau, comme un fruit d’été juteux, comme un rayon de soleil pointant après la pluie, comme le rire naïf et désintéressé de notre grand-mère  Ginie Smadja !

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Chaque fête juive invoque des souvenirs en ma mémoire, et si je prends le temps d’écrire c’est parce que je voudrais les partager avec ceux qui me liront, et comprendront que les liens familiaux ne s’inventent pas mais se créent dans l’amour, dans le bonheur d’être ensemble, et dans ce qui nous fait nous languir des autres. Les fêtes ont toujours représenté un rituel de réunion familiale, au-delà même du sens religieux du jour, le souvenir me fait revivre la bonne chair partagée par les adultes et nos rires et bêtises d’enfants. Il faut bien le dire ici nous étions assez nombreux pour faire de grosses farces, pour désobéir au silence ordonné par nos aînés, et lorsque ces derniers menaçaient de nous corriger, nous courions nous réfugier dans les jupes de notre bonne grand-mère.

 

Une grand-mère c’est fait pour aimer, dit-on, la nôtre connaissait pas le contraire, elle resta naïve comme une jeune fille à peine pubère durant toute sa vie, c’est pour cela que ma mère et ses sœurs ont toujours plaint la difficile tâche de mon pauvre grand-père, un seul garçon, une ribambelle de filles à élever, et une femme au cœur trop grand qui habillait et nourrissait l’enfant de la rue et le passant alors qu’il était déjà difficile de partager le repas maigre familial entre ses propres enfants. C’était ma grand-mère et elle rêvait de son cheval blanc sur lequel elle se promenait lorsqu’elle vivait dans la maison de mes arrières grands-parents, les Habbib. Elle racontait toujours sa jeunesse vécue dans l’opulence, mais elle le faisait sans amertume, juste pour que nous transmettre son amour de la vie à la ferme, des chevaux, du bon pain et des œufs du jour, car ses parents étaient, vous vous en doutez, des fermiers boulangers et bouchers.

Nous avons tous hérité de son amour pour la nature, pour les animaux, pour les malheureux, pour tout ce qui respire en général. Combien de fois ai-je rêvé de la ferme où elle naquit, de ce cheval qui l’emportait ! Combien de fois cette image m’a hantée ! Lorsque nous sommes venus vivre en France et que les kilomètres nous ont séparés, j’attendais, en comptant les jours, qu’une de mes plus jeunes tantes prenne le train et vienne me chercher pour me ramener à Paris chez ma Grand-mère ; d’autre fois c’étaient Papa et Maman qui nous accompagnaient, nous faisons alors un interminable trajet dans une 404 break couleur ciel, nous empruntions les nationales de France et de Navarre en chantant à tue-tête dans l’automobile paternelle qui nous conduisait sans ronchonner de Marseille à Paris.

Marseille fut notre terre d’exil : Papa et Maman vécurent quelque temps à Paris puis le temps pluvieux et les difficultés financières ont eu raison de leur patience, il quittèrent Paris et s’installèrent au soleil ; quitte à refaire le monde, autant le refaire le plus près possible de la Tunisie! Dès lors, nous avons appris à vivre seuls, sans eux, cette grande partie de l’année qui correspondait aux jours où nous allions à l’école.

Pourtant, toute période des fêtes juives  réveille  dans ma mémoire les souvenirs douloureux de notre exil ; pourquoi « exil »? Exil, parce que nous avons dû quitter notre Tunisie et sa douceur heureuse ! Exil, surtout, parce que nous avons habité le sud de la France tandis que tout le reste de la famille, cette smala qui faisait battre mon cœur, a préféré immigrer au Nord, à Paris. Ces fêtes nous disaient notre solitude, elles rappelaient aux parents les vieux qui avaient été enterrés de l’autre côté de la Méditerranée, elles sonnaient faux dans notre avenir trop précaire. La famille ATTAL, comme on nous désignait, était une famille  de juifs immigrés, et à Marseille en 1968 le juif de Tunis n’avait pas encore une place, il était l’étranger qui témoignait de l’holocauste et de la dure réalité des rapatriés.

Quelques années plus tard, à l’école primaire, j’ai été confrontée à cette judaïcité  que l’on évoquait toujours à voix basse ; je ne savais pas ce que c’est « être juif » et la différence ce sont les autres qui me l’ont expliquée en me montrant du doigt après chaque absence « pour raison religieuse », en écorchant mon nom, en me repoussant à l’heure de la récréation, en refusant de se lier avec un « gosse de juifs rapatriés ».

A l’âge où les enfants jouent, insouciants, j’ai pris durement conscience de mon « état juif », et j’ai juré de m’affirmer comme tel toute ma vie durant, parce que je vivrais désormais dans un univers où Kippour ressemblait à une fantaisie, était ressenti comme une faute ou un blasphème pour les autres, ceux qui ne l’étaient pas. J’ai voulu être Moi de toute ma volonté d’enfant et je le suis devenue malgré l’hostilité et les railleries que j’ai appris à dédaigner. C’est ainsi que j’ai compris le sens du mot fraternité alors même que  je saisissais  celui d’intolérance.

Je n’ai pas de rancœur, ni de tristes souvenirs de cette époque, il m’en est resté une expérience qui m’a rendue plus humaine et plus généreuse. J’ai tout au long de ma vie partager avec ceux qui n’ont de différence que cette partie infime de l’humain,  les rites et coutumes, la croyance religieuse, qui ne se voit pas mais qui s’entend, et résonné chez certains au – delà de la vérité. !  C’est ce que recherchent les monstres capables de génocides., ceux qui détruisent leurs voisins en jetant des bombes, ceux qui se suicident au nom d’un dieu, ceux qui poussent à la haine, ceux qui n’ont que d’humain l’aspect mais dont le cœur est déshumanisé par la violence.

Quand j’ai eu cet âge de raison qui me fit prendre de la conscience de toutes ses pérégrinations intellectuelles, sans même les confier  à Papa et Maman, j’ai attendu les vacances pour rejoindre ma famille parisienne, rayant les jours sur le calendrier, guettant les lettres que distribuait le facteur, supportant l’attente avec patience pour mieux savourer les jours heureux. Qu’ils furent gais ces congés scolaires ! Ma mémoire se trémousse de bonheur au souvenir  de toutes nos blagues, de toutes nos folles rigolades, de toutes nos sorties, … de tout ce qui est encore ma vie dans cette Smala !

 

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La Tunisie, j’en ai de vagues souvenirs, des brides d’histoires, pour moitié racontées par Maman, mes tantes, Mémé Smadja , ou un autre ; de ce pays qui abrita mes ancêtres, je n’ai en fait que des photographies en noir et blanc sur lesquelles on ne peut remarquer ni la couleur bleu du ciel, ni l’éblouissant soleil, mais on y voit les gens en maillot de bain, le blanc de la chaux des maison qui se détache encore malgré le jaunissement du papier photographique, les vêtements autochtones et surtout les chameaux. De ces animaux étranges du désert, que de récits j’ai inventés ! Maladroits, et répugnants, c’est l’impression qu’ils donnent parce qu’ils semblent toujours mâcher quelque chose, avec leur mâchoires qui se décrochent d’un côté à l’autre en  ruminant et  en bavant, montés sur des membres en disproportion trop longs et trop fins, bossus, ils font la fierté des gens du pays. J’ai une photographie sur laquelle on reconnaît un petit garçon sur le dos d’un chameau, c’est mon jeune frère Jacquy  que tient mon Papa pendant que le chameau de la Marsah, retenu au puits par une longe, tourne avec indifférence. Ce lieu, je l’ai entendu citer plus d’une fois, un peu tel qu’on le fait lorsqu’on  rappelle les souvenirs de vacances en France. Il fallait, pour s’y rendre, emprunter une automobile ; Papa qui était « moderne » posséda très tôt toutes sortes d’engins à moteur, facilitant les déplacements ; il invitait donc parents et amis à utiliser sa voiture et à se joindre à l’expédition d’un jour. C’est de ces sorties très agitées, et insouciantes que j’ai gardé le goût des déplacements inopinés.

Avant de raconter certaines anecdotes que la famille a vécues lorsqu’elle était en congés, il faut que je précise certains faits ; et le premier est d’une importance capital puisque j’ai noté par erreur que mes grands-parents ont eu huit enfants alors qu’en réalité  il y a huit filles et un fils, Gégé qui s’éteignit dans des conditions terribles à l’âge de quarante-huit ans.

Mes tantes je les ai toujours adorées, admirées, autant que ma propre mère parce qu’elles sont indissociables, elles forment un tout uni et désuni à la fois, elles ont toujours cru en la vie, elles nous ont communiqué tous leurs goûts, toute leur sensibilité.

Ma tante Mireille et Maman ont connu amour et mariage bien avant les autres, plus jeunes. Ainsi, Humbert et Brigitte, mes cousins, et moi avons eu la chance de devenir les préférés de cette équipe féminine qui nous trouvaient très beaux, mais la chose était si spontanée et si subjective que je n’ai pas le droit de dire combien nous l’étions en vérité. A la différence de mes parents, moins à cheval sur les manières d’élever un enfant, Tata Mireille et son mari Tonton Mitchou ne concevaient pas que l’on désorganise Humbert puis Brigitte et montraient plus de restrictions lorsque Monette, ou Arlette  accouraient et se disputaient la chance de les enlacer ou celle de les promener ; il fallait qu’elles attendent leur réveil, la fin d’un goûter ou autre ; il ne restait donc que moi et Maman me « prêtait » volontiers à ses sœurs. J’ai des souvenirs indélébiles de ces promenades, avec ma tante Claudette et son futur mari, Tonton Jo, qui m’achetait du chocolat dont je me gavais, et que j’appelais Tonton Chou ; avec ma tante Gaby et son futur époux, Tonton Freddy qui jouait le photographe et dont j’étais le modèle à mon avis un peu trop gâté ; avec toutes celles qui étaient encore jeunes filles et qui voulaient bien s’encombrer de la poupée que j’étais pour elles. Les plus jeunes de mes tantes, Monette et Arlette, m’ont pratiquement élevée, elles dormaient chez mes parents et s’occupaient de moi de jour comme de nuit et il faut avouer que l’on reste très lié aux nounous qui ont été comme une seconde mère et plus encore puisque les miennes étaient les propre sœurs de Maman. Et chose extraordinaire, plusieurs années plus tard, en France, elles se sont mariées et ont eu chacune une première fille, c’est moi qui en vacances, chaque week-end, ai pris le train pour devenir la nounou de Nadine, la fille de Monette et Jacques, et de Sarah, la fille d’Arlette et Bébert, lui aussi tunisien.

Humbert et Brigitte puis moi nous avons donc passé quelques années auprès de mon Grand-père encore vivant, il fut pour sa couvée un Prince, le prince Noël Smadja ! Haut de forme et cape de soie doublée de rouge, canne au pommeau doré, il fut le Maurice Chevalier de La Goulette, celui qui avait le mot juste et qui ne montrait jamais ni hypocrisie, ni déloyauté envers son prochain. Sa famille comptait des juges rabbiniques et des rabbins, il fut l’intrus qui refusa ce genre de vie, il épousa ma grand-mère, fonda sa propre famille et fut pauvre mais fier de ne devoir rien à quiconque. Maman raconte comment ils se partageaient la tablette de chocolat noir au dessert :  » – Un carreau chacun, disait Pépé Noël, – Merci, Papa, répondaient-ils en chœur ; – Qui veut un sou en échange de son morceau ? Un sou pour acheter un bonbon ? Disait-il ; – Moi! -Moi! -Moi! –Moi! -…, criaient les enfants en tendant le minuscule dessert ». C’était là leur vie autour de ce père sérieux et néanmoins plaisant, qui racontait des histoires et des blagues et qui adopta tous les gendres qu’il y eut de son vivant. Mes cousins et moi avons été imprégnés de la force et du respect de notre Pépé Noël, de son attitude noble devant la misère et la maladie, nous avons sauté sur ses genoux et nous avons eu la grâce de manger à ses côtés ;  le souvenir de l’avoir connu qui se manifeste en ma mémoire comme un instinct pour toutes les choses qui le concernait, le souvenir de cette rupture subite et douloureuse à sa mort me hante ; c’est Maman, qui pour se guérir de la perte de ce père qu’elle aimait plus que tout, a entretenu son souvenir en l’imprégnant en notre mémoire … encore aujourd’hui nous lui disons « Maman, raconte » pour faire renaître notre fabuleux Pépé Noël. Il fut un vendeur de chaussures dans un grand magasin de luxe, mais son salaire ne suffisait pas, alors il se priva de toute sortie, de toute fantaisie ; peut-être en son cœur amoureux, il n’y eut qu’un seul regret : il priva sa frêle épouse du cinéma ou autre divertissement et réduit leur sortie à une chaise qu’il mettait devant sa porte et qui attirait petits et grands autour de lui. Mémé Ginie, toujours enceinte ou allaitant, ne s’en plaignit jamais, je crois, elle avait ses enfants et ils lui remplissaient bien sa vie ! Ginie enceinte donnait à Noël l’espoir de voir naître un fils, il n’y eut qu’un seul, Gégé ! Et Noël dut chaque fois se contenter d’une nouvelle fille ! Heureusement qu’elles étaient chaque fois plus belles et plus charmantes, cela lui mettait un peu de baume au cœur. Maman parle souvent d’une cour attachée à leur maison, j’imagine l’agitation et les voix aiguës qui s’échappaient au-dessus du mur.

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Mes cousins Humbert et Brigitte étaient les prince et princesse de cette cour  ;  les tantes en ont fait leur aînés et lorsqu’elles se sont trouvées mère à leur tour, elles n’ont pas eu un premier enfant mais un cadet ou une cadette, ma propre mère fut dans ce cas, et je considère toujours Humbert et Brigitte comme mes aînés. Je crois que j’ai toujours ressenti ce sentiment fraternel envers eux, et dès mon plus jeune âge, la joie de les voir provoquait en moi une sorte d’euphorie qui s’extériorisait par de chaudes accolades, des cris de joie, des rêves secrets de projets, … Brigitte est encore aujourd’hui celle que l’on respecte, celle avec qui j’ai toujours envie de me retrouver, celle que j’ai du mal à quitté ; elle est la suite directe de nos tantes, elle a hérité de leur manière d’être ; certains vont dire que je manque de clairvoyance, je leur répondrais qu’ils ne savent rien ! Aujourd’hui ma cousine fait partie de la communauté religieuse loubavicht, c’est vrai ! Pourtant seule la tenue  l’a métamorphosée, qu’a-t-elle changé ? Plus de sérieux dans les règles religieuses, sûrement : ceci n’est pas preuve d’un changement mais d’une continuité de notre éducation puisque nombre de cousins ont évolués positivement dans ce domaine. Brigitte c’est toujours celle qui mélange avec légèreté le  réel à la franche rigolade comme nos tantes, on ne peut se réunir en famille sans que cela dégénère en pitreries et blagues en tout genre, chacun ayant le mot approprié qui se glisse au bon moment dans la discussion la plus sérieuse pour la faire dégénérer en plaisanterie au grand dame de tous. Au mariage de notre cousine Sabine, Brigitte,  mariée, mère de cinq enfants, chapeautée, n’a pas hésité à plonger du haut du podium dans les bras tendus par les cousins, dans une hystérie générale et des applaudissements surchauffés ; « -Brigitte, lui ai-je hurlé, tu ne vas pas le faire ? –Si Serge et Henri l’ont fait, j’y vais moi aussi, m’a-t-elle hurlé avec un éclat de rire avant de s’élancer.  Nous en sommes morts de rire  encore aujourd’hui en regardant le film de la soirée. « -Brigitte que vas-tu faire maintenant ? –Viens, je vais me remettre de mes émotions », me répond-elle en m’entraînant vers notre table ; Ketty, ma jeune sœur, encore ébahie de l’exploit de Brigitte, nous y rejoint ;  » –Brigitte, tu ne changeras donc jamais ! s’exclame-t-elle admirative. –J’ai faim ! et Brigitte engouffre un gâteau de soirée ; je l’imite -A la vie à la mort si tu t’éclates moi aussi ! –Appelons les enfants, il y a des glaces ! Les enfants ! Les enfants ! , ceux-ci accourent et nous encerclent, -Ketty, distribue les glaces. –Oui, bien sûr. Dit-elle en tendant les sorbets à la fraise ou au citron. Brigitte, tu n’as même pas perdu ton chapeau ! je crois que c’est ce qui m’a le plus fait éclater de rire : tu n’avais pas peur de tomber mais plutôt de te retrouver tête-nue, n’est-ce pas ? –c’est vrai, j’avais peur de perdre ma bornita, répond-elle en touchant sa tête. C’est le geste qui a fait prendre un nouveau fou-rire général. Nous avons eu les mâchoires décrochées à force de rire, de boire et de manger mais cela nous montré que la complicité s’est renforcé malgré l’âge et la vie qui nous tient éloignés

Ainsi, j’ai vécu entourée et choyée durant des années par  mon pauvre oncle Gégé, mes tantes et mes cousins auxquels j’ai voué une entière admiration. Humbert c’est un des patriarches de notre Smalah, il est  discret comme tous les hommes de la famille, il est fort,  il sait se débrouiller seul et a pu le prouver dès son plus jeune âge.  Pour mon frère, mes cousins Eric et Joël, comme pour moi, Humbert c’est celui qui nous a tout fait connaître ; nous nous réunissions pendant les vacances scolaires chez une des tantes, et là, fini les jours mornes et studieux, et retour des amusements sans fin ! Une virée au ciné, un tournoi au Monopoli, ou de cartes, un stratagème pour une permission de sortie, tout était organisé par ce cousin dont nous étions si fiers ; les garçons provoqués les jeunes des quartiers pour tester la fiabilité du respect qu’Humbert imposait autour de lui. En ce qui me concerne,  je pense que mon attirance pour l’école est surtout due à toutes ces vacances scolaires qui me permettaient de retrouver mes cousins. Je travaillais bien pour ne pas en être privée car ils représentaient tout mon univers. Après réflexion, je me demande si je n’ai pas la même attitude aujourd’hui et je ne l’ai pas transmise à mes enfants qui deviennent hystériques à la seule pensée retrouver nos parisiens ou nos niçois.

Ce qui a propulsé au sommet Humbert et Brigitte c’est la place qu’occupe leur propre mère, tata Mireille, dans la fratrie Smadja : elle a toujours eu le rôle de seconde maman ; ma Grand-mère toujours enceinte ou allaitant avait pris l’habitude vivre un peu en recluse, on venait lui rendre visite très souvent, mais elle ne connaissait rien au-delà de la rue où elle vivait ; celle qui était au-dehors pour protéger les autres et pour faire les courses c’était Tata Mireille, puis Tonton Gégé, puis Maman … Mireille a donc gardé cette relation avec les autres membres de la famille, aujourd’hui encore ils la respectent autant qu’une mère ! Tata Mireille c’est aussi celle qui cuisine le mieux et sa table est l’une des meilleures qui soient.  Que de bons gâteaux elle a préparés pour nous ! Que de plats de couscous, de minina, de psaleloubia, de « mangers noirs » et autres j’ai avalés chez elle ! On ne l’a jamais dit ouvertement dans la famille pour ne pas vexer les autres qui en vérité pensent comme nous sans l’avouer pour ne pas vexer. Aujourd’hui malgré la fatigue et les maladies dues à l’âge, il y a toujours le même engouement pour les délices de notre tante aînée !  » Hum, en écrivant je savoure encore les makrouds et les briques au miel de cette tante aux doigts de fée! »

Ceci me fait penser à une autre anecdote : juste au moment de la Bar-mitsva de mon cousin Humbert, sa famille a adopté un poussin jaune d’or ; c’était un adorable petit volatile qui nous a amusé en venant sur la table grignoter les restes de repas… tous les restes ! Il mangeait sans différencier pain, fruit, et viande ; un jour il est devenu adulte ; tata lui a fabriqué un enclos dans sa cuisine, il y a coulé des jours heureux d’autant plus qu’elle lui donnait tous les restes. C’était un coq magnifique et fort mais il s’est transformé en animal dangereux et carnivore qui n’obéissait qu’à tata, c’est à dire la main qui l’a nourri. De temps en temps, lorsque nous étions réunis, quelqu’un ouvrait l’enclos ; C’était alors la panique ; « -Attention, le voilà ! je criais en me sauvant, -Humbert, chasse-le, hurlait mon jeune frère en se cachant derrière lui, – Montez sur la table ! Aie! Aie! Il me pique les mollets, c’était le tour de Joël de courir pour échapper au monstre, -Vite! Sur la table! Prends le bâton ! Maman, à l’aide ! Le coq veut nous manger ! Fermer la porte ! » Nous étions tous en train de crier de peur et de rire à perdre haleine, jucher sur la grande table de bois de salon quand le volatile surexcité a pris son envol et  a atteint à qui mieux mieux  nos pieds, nos chevilles, nos mollets, ce qui nous a fait dégringoler pour nous réfugier dans la rue et avant que le fugitif à plume nous rattrape, nous avons claqué la porte ; c’était l’euphorie de la victoire, nous battions des mains, nous chantions à tue-tête, les passants nous regardait l’air perplexe quoiqu’ils se fussent habitués à notre agitation. Tata a rattrapé son dévoreur d’enfants et l’a enfermé. Cette journée fut mémorable!

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La Tunisie, j’en ai de vagues souvenirs, des brides d’histoires, pour moitié racontées par Maman, mes tantes, Mémé Smadja , ou un autre ; de ce pays qui abrita mes ancêtres, je n’ai en fait que des photographies en noir et blanc sur lesquelles on ne peut remarquer ni la couleur bleu du ciel, ni l’éblouissant soleil, mais on y voit les gens en maillot de bain, le blanc de la chaux des maison qui se détache encore malgré le jaunissement du papier photographique, les vêtements autochtones et surtout les chameaux. De ces animaux étranges du désert, que de récits j’ai inventés ! Maladroits, et répugnants, c’est l’impression qu’ils donnent parce qu’ils semblent toujours mâcher quelque chose, avec leur mâchoires qui se décrochent d’un côté à l’autre en  ruminant et  en bavant, montés sur des membres en disproportion trop longs et trop fins, bossus, ils font la fierté des gens du pays

 

 

Autobiographie de ATTAL Joyce

 

 

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